YASMINA, LA POTIÈRE D’AOKAS

 

YASMINA, LA POTIÈRE D’AOKAS


(Interview réalisée par Hassani M’Hamed et publiée dans le quotidien national « la Cité »)



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La potière, Hassani Yasmina 


Zohra Hassani, surnommée Yasmina, est née un été du milieu des années soixante-dix à Ait Aissa, elle a fait ses classes primaires et moyennes à Aokas sur le littoral Est de la wilaya de Bgayet (Bejaia), où elle expose, depuis quelques années, ses poteries.

Je l’ai rencontrée une première fois à l’œuvre, au début de la saison estivale. Elle refaisait la toilette du symbole d’Aokas, la cruche accueillant le visiteur au rond point du stade. D’un fond ocre, elle passa à un blanc immaculé et une symbolique tout en zigzag fine sans surcharge. Je m’étais arrêté pour prendre quelques photos du chantier et échanger quelques phrases avec l’artiste en mouvement.

Surpris par la profondeur des propos et l’intérêt de Yasmina au monde de la poterie traditionnelle, je promis de repasser pour en savoir plus sur ce volet artisanal en perdition dans la région alors qu’il figurait parmi les grandes occupations et passions de nos mères et grand mères.

Ma mère à ce jour, malgré son âge avancé, n’a de cesse de réclamer un peu d’argile-glaise à manipuler pour laisser une trace, une preuve de son passage à ses enfants et petits enfants qui ne se soucient point de cet héritage. Et c’est, mu par cette volonté maternelle de s’exprimer par la terre à ses enfants que j’ai voulu en savoir plus auprès de Yasmina, l’une des rares jeunes de la région à faire de cette activité son gagne painen harmonie avec la vocation touristique de la région et la tradition ancestrale.

Je la retrouve dans sa boutique, locaux réalisés au profit des jeunes, affairée à mettre de l’ordre, compte tenue de l’étroitesse des lieux.

Après m’avoir offert une chaise, elle  livre sans contrainte ni détour aux lecteurs de « La Cité ».

 

-          Je sais que tu as fait ta scolarité à Aokas jusqu’à la fin du moyen, ensuite que s’est-il passé ?

-          Après le Moyen, comme toutes les filles gentilles, j’ai fait un diplôme de couture au CFPA. Et je suis devenue animatrice de maison de jeune.

 

 

-          Tu as fait une formation de couture et tu te retrouves animatrice de dessin ?

-          Oui, le dessin est un don inné chez moi. Depuis l’âge de sept ans je dessine partout, à l’école à la maison... quand je n’ai pas de crayon et de papier, je              dessine par terre, dans la poussière... ça me démangeait, fallait que j’exprime des formes humaines, des plantes...

 

-          Et la poterie ?

-          Ah la poterie ! J’ai fait une formation de poterie au CFPA d’Aokas, parce que j’aime aussi la poterie depuis toujours, je rêvais d’en faire !

 

-          Mais la poterie traditionnelle, tu pratiquais avant ton stage ?

-          Ah oui ! j’aimais bien ramener de l’argile (ideqqi) et commencer à malaxer jusqu’à en sortir une forme !

 

-          Ta première cruche ?

-          A 19 ans ! comme une grande, j’ai défié grand-mère.

 

-          Qui t’as apprise la poterie ? je suppose que c’est familial ! c’est ta mère ?

-          Non, C’est mes deux grandes mères, maternelle et paternelle. C’est de véritable artiste! surtout ma grand-mère maternelle qui est toujours en vie. Ma grand-mère paternelle est toujours là à travers ces poteries, même si je ne l’ai pas connue je devine tous ses gestes à travers le produit de ses mains !

 

-          Tu as déjà exposé tes poteries ?

-          Pas encore ! j’ai des problèmes de moyens, d’équipement (pas de four, pas de tour...) j’avais demandé un crédit ANGEM (four) qui j’espérais allait être              complété par la chambre de l’artisanat qui m’avait promis un tour, malheureusement, ça n’a pas marché, maintenant j’ai demandé un crédit  ANSEJ, pour            acheter tous les équipements.

 

-          Et la peinture ?

-          Oui je fais de la peinture.

 

-          En autodidacte ?

-          Oui, je n’ai jamais étudié la peinture. Je me fie à mon instinct et je développe mon don dans la pratique. Je n’ai même pas l’occasion de fréquenter les                 autres artistes. Et puis j’aime découvrir les choses toute seule ...

 

-          Mais tu sais qu’avec l’aide d’un tuteur tu avanceras plus vite.

-          Oui, c’est vrai mais je n’ai pas eu ces opportunités et puis j’aime aller à mon rythme !

 

-          Par exemple quand tu travailles sur une statue, tu as d’abord l’idée ou la forme ?

-          Y a la forme qui se dessine dans ma tête ensuite le sens qui habite la forme modelée.

 

-          Par exemple ces mains...

-          Ces deux mains symbolisent le double sens de la solidarité et de la continuité générationnelles. Notre savoir-faire n’est que la continuité du savoir-faire                de nos grands parents et la main qui soulève l’autre main est la solidarité agissante entre personnes (waireffedwa).

 

-          C’est beau et profond. Et la femme cruche ?

-          Symbole de la femme pleine de tendresse d’amour de vie...

 

-          De la femme qui porte une cruche elle devient cruche par la force de concentration de l’artiste.   Dis-moi comment vois-tu l’avenir,Ton avenir ?

-          La poterie est un métier que j’aime énormément, au point d’en faire un art, une expression qui m’est propre et j’espère le développer jusqu’à la complète            fusion de mon être et de la glaise. (rire)

 

Je regardais le visage et le regard de Yasmina irradier son entourage quand elle parle de cet art ancestrale qui l’habite comme les âmes des femmes d’avant la modernité plastifiée d’aujourd’hui. Je la laisse aller au devant d’une famille de touriste qui se dirigeait vers l’étagère de cruches toutes mignonnes comme les femmes de nos villages autour de la fontaine.

La cruche... la fontaine... nos femmes.

Dès son retour, je repars à la conquête de ce fragile esprit de l’argile travaillé avant qu’il ne sèche et qu’il passe au four qui l’éternise...

 

-          Ideqqi (l’argile), tu connais bien ?

-          Oui, j’ai appris à le connaitre auprès des femmes qui sont mon école première avant de l’étudier au CFPA.

 

-          Abouqal(la cruche)d’Aokas, c’est toi qui l’a rénové, pourquoi tu as changé les motifs ?

-          Oui, l’APC me l’a confié pour le rénover. J’ai changé le fond et les motifs pour les adapter à la région, parce que qu’il faut savoir que chaque région a sa manière et ses motifs ! ceux d’avant représentaient beaucoup plus la région d’Ait Bouaissi réputée aussi dans le domaine. Donc moi je suis revenu au style traditionnel de la région que j’ai appris auprès de nos femmes.

 

-          Pourquoi, tu veux dire que les motifs varis d’une région à une autre ?

-          Bien sûr ! d’Aokas à Ait Smail ou d’AitWartOuali, c’est pas le même travail et les mêmes motifs ! y compris l’argile n’est pas la même.

 

-          Comment les distinguer ?

-          Par exemple AitBouaissi, aux motifsberbères ils rajoutent d’autres formes comme des fleurs, des animaux... en dehors de Bgayet on voit d’autres motifs             et d’autres symboles...je peux te dire que les motifs varient en fonction des parlers ... le poids, les motifs, les couleurs, c’est peut-être l’influence                             géographique, le relief, la nature la mer je ne sais pas, c’est tout ça qui fait la différence. Chaque motif, chaque symbole est en relation avec la vie locale.             Par exemple y a le symbole de « tasirt » qui indique le moment des récoltes ou les motifs peuvent renvoyer aux montagnes selon ce que j’ai appris                       auprès de nos vielles femmes bien sûr !

 

Yasmina se lâchait dans ce champ de signe qui l’habitait et qui ressurgissait à son insu à travers ses créations.

 

-          Dans certaines localités, c’est même un moyen de communication d’un village à l’autre. Ma grand-mère m’a raconté que les femmes s’échangeaient                   ibouqalen à la fontaine pour véhiculer des messages à l’insu de l’armée française...Tifinagh a été utilisé dans le décor des poteries pour communiquer                 entre les arches !

 

Yasmina était convaincu que les femmes échangeaient leur cruche comme on échange des lettres d’information. Moi je pensais beaucoup plus à des échanges amoureux qu’à un réseau de communication révolutionnaire.

 

 

-          Revenons à tes projets.

-          Je prépare une exposition pour octobre dans la ville de Mascara.

 

-          Tu exposeras quoi là-bas ?

-          C’est beaucoup plus de l’artisanat, des objets utiles...

 

-          Mais pour les objets d’art, les statues...

-          Je suis sur une série de statues que je compte réaliser et exposer... par exemple j’ai la femme à la cruche, la femme cruche

 

-          C’est de l’artisanat ou de l’art...

-          Je suis une artiste. L’artisanat se limite aux objets fait en séries pour être vendu. L’artiste s’investie peu dans ce genre de production. Mais quand je me               mets à exprimer mes sentiments, mes sensations profondes, dans un objet unique, là c’est l’artiste qui s’exprime. Il m’est arrivée de faire et de refaire un            objet jusqu’à satisfaction...

 

-          Quel sens donnes-tu à la « femme-cruche qui arrose une rose » ?

-          C’est clair comme l’eau de fontaine ! la femme est pourvoyeuse de tendresse, d’amour, de vie. C’est elle qui entretient toute la douceur de vivre... j’ai plein de visions à extérioriser. Dans le passé, quand il m’arrivait de m’exprimer d’une manière originale, unique, beaucoup ne comprenaient pas, on est allé jusqu’à me dire que c’était politique et à les retirer de l’exposition. Mais maintenant, je me suis émancipée de ces tutelles administratives !

 

-          Et la famille ?

-          Mon milieu familial, même modeste, est très favorable à mon travail. Mon père ma mère mes frères et sœurs tous m’encouragent à aller de l’avant.

 

-          Pour aller de l’avant, il faut des moyens et un environnement socio économique favorable aussi. Une maison de l’artisanat a été réalisée à              Aokas. Est-ce de bon augure ?

-          Oui, on en a parlé avec l’APC, on nous promis des espaces de travail à l’intérieur, parce que comme tu vois ici ce n’est pas possible de travailler à                       l’aise, entre deux restaurants je suis prise en sandwiche ! et puis y a la formation des jeunes qu’on ne doit pas perdre de vue.

 

-          Puisque tu parles de formation, parles nous un peu du stage que tu as suivi au CFPA d’Aokas, bonne ou mauvaise ?

-          Cela a été une très bonne formation, nous avions un très bon prof que je tiens a Saluer et a remercier pour ce qu’il nous appris ! Monsieur AdrarHafid est             vraiment à la hauteur, il maitrise bien son domaine. Les quelques manques que je peux signaler est au niveau de l’absence de stage pratique auprès                   des professionnels et aussi je garde un mauvais souvenir de la prof de dessin qui ne maitrisait pas sa matière ! Malheureusement, faute de déboucher,               les nombreuses promotions formées se sont perdues dans la nature et ont changé de métier. A part deux ou trois rescapées qui continuons à vivre de                 ce métier qui pourtant s’intègre très bien dans l’environnement et la vocation touristique de la région.

 

-          A quoi cela est dû ?

-          L’absence de moyen, d’encouragement, d’aide des collectivités locales. Voyez, les conditions dans lesquelles j’évolue ! c’est des camarades qui m’ont              dépanné avec ce tour qui a faillit me tuer la dernière fois (court circuit) !

 

-          Tu es volontaire pour former des jeunes ?

-          Mais bien sûr ! j’en ai demandé à l’angem, rien, ils ne m’ont envoyé personne !d’ailleurs c’est dans ce sens que j’ai sollicité un espace à la maison de                   l’artisanat, pour pouvoir prendre des apprentis et assurer le développement de ce métier !

 

-          C’est vrai que c’est un métier en voie de disparition ou presque !

-          Mais je te dis que le CFPA a formé quatre promotions et je suis la seule sur la place du village à le pratiquer ! d’ailleurs la section du CFPA a fermé entre             temps.

 

-          Pourquoi ces déperditions ?

-          Ça dépend, y en a qui ne sont pas fait pour ce métier, les autres ne surmontent pas les difficultés, l’absence de bons équipements...

 

-          Pourquoi vous n’érigez pas des coopératives ?

-          C’est très difficile, j’ai essayé de travailler avec quelques amies, ça a rapidement tourné au vinaigre. On n’a pas été éduqué à travailler en groupe,                         l’individualisme est trop fort !On nous aappelés de la chambre de l’artisanat de Bejaia pour nous proposer d’acheter un four collectif, impossible de se                 mettre d’accord !

 

-          Est-ce un métier d’avenir ou une occupation accessoire ? surtout par rapport à la vocation de la région ?

-          Mais bien sûr que c’est un métier d’avenir qui permet à la personne de vivre et d’évoluer dans le monde de l’art ! ce n’est pas vous mentir que de vous                avouez que tout ce que je produis est vendu, à tel point que je fais appel à d’autres artisans d’ailleurs pour m’alimenter en objets ! et mes productions                  artistiques m’ont été subtilisées lors d’expositions. Ma dernière création, y avait quelqu’un qui voulait l’avoir à tout prix, mais je refusais de la céder ! il se            trouvait que c’était un artisant dans un autre domaine, il m’a ramené toute sa production du moment pour l’échanger contre ma statue !

 

-          Un dernier mot ?

-          Je remercie le quotidien « La Cité »  qui  s’est intéressé à mon humble travail qui fait parti des valeurs culturelles de notre région mais aussi de notre                   pays. Et je voudrais en profiter pour lancer un appel aux responsables, s’ils sont bien sûr désireux de nous aider, que la poterie est une valeur sûre et                   que soutenir ceux qui choisissent ce métier c’est travailler à réduire le chômage et à promouvoir notre région !

 

Je quittais Yasmina en lui donnant rendez vous pour sa prochaine exposition dont l’esquisse est déjà là, à portée de regard à travers sa « femme - cruche » que déjà je soupçonne de trop m’envahir... je m’en détache difficilement.



femme-cruche.jpg Femme cruche 

 

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