CAP-AOKAS ET LA RÉVOLUTION DU 1ER NOVEMBRE 1954

 

50ème ANNIVERSAIRE DE L’INDEPENDANCE


 

 

CAP-AOKAS

Et la Révolution

 du 1er Novembre 1954

 

 

Après l’indépendance de l’Algérie, la principale rue de la ville de Cap-Aokas est baptisée « chahid Si Aïssa El Boundaoui ».  Mais aujourd’hui, combien de jeunes connaissent le nom de ce valeureux moudjahid qui, subrepticement, introduisit dans la région, à partir du printemps 1955, les notions de Libération nationale et de Révolution ?  Voici un récit historique relatant les débuts de la lutte pour l’indépendance dans la région de Cap-Aokas.  Plus précisément dans les trois subdivisions[1] faisant partie de la circonscription de Oued-Marsa, administration coiffant quatorze douars dont le siège était établi dans la localité...

 

 

 

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Chahid Si Aissa el Boundaoui

 

La Révolution du 1er novembre 1954 est déclenchée depuis cinq mois.  A Cap-Aokas, le café devant lequel est dressée l’unique pompe à essence Shell du village fonctionnant à l’aide levier, ouvre comme d’habitude au point du jour pour accueillir ses fidèles lève-tôt :  ouvriers, fellahs et voyageurs.  Ce jour-là et les jours suivants, El Hocine Ou Amr, le cafetier, remarquera des consommateurs inconnus qui fréquenteront souvent son estaminet. 

 

A la dérobée, ils observent les comportements et sont tout oreilles.  Ce sont les hommes de Si Aïssa El Boundaoui qui ont pour mission de mesurer la fibre patriotique des villageois.  Plus tard, quand la Révolution entrera franchement dans la région, le cafetier, de son vrai nom Mouzaoui Hocine, sera chargé par l’organisation de libération d’intercepter et d’acheminer le courrier confidentiel que « Saïd d’Adjiouène », le receveur du car de la régie des transports Lakhdar Belmaki, lui remettra en catimini à chaque arrêt dans le village.

 

Parfois, sans avoir l’air de rien, les observateurs de Si Aïssa El Boundaoui se mêlent à la conversation générale qu’ils orientent cependant vers un sujet relatif aux revendications les plus légitimes que le pouvoir colonial refuse aux Algériens.  Ils sont particulièrement attentifs les jours de marché au Souk El Had[2].

 

En faisant leurs emplettes au marché hebdomadaire, les gens ne manquent jamais de remarquer un personnage haut en couleurs, coiffé d’une chéchia de laine blanche en usage en haute Kabylie ; il vend des muselières, des ceintures et des bagues assemblées en chapelets.  Ces articles pendent à sa taille et se balancent au gré de sa démarche saccadée ; on dirait le haut d’un mât de cocagne ambulant.  En traversant le souk, il s’arrête de temps en temps, frappe énergiquement le sol de son pied droit, donne une tape à la musette qu’il porte toujours en bandoulière, reprend sa marche en allongeant le pas, et hurle à la cantonade :

 

« Attebga, Attebga !  Voyez, j’ai des muselières pour hommes, des ceintures pour hommes et des bagues pour hommes !  Attebga, Attebga !  »

 

Cette phrase à première vue sibylline est pourtant bien significative pour celui qui sait écouter.  L’homme engage les Algériens à ne pas dénoncer leurs frères et à envisager de prendre le maquis pour sauver leur pays et leur honneur.  Cet homme que tout le monde appelle « Attebga » est un agent de liaison au service des Moudjahidine.  Quelques mois plus tard, les soldats procèderont à une rafle pour arrêter l’énigmatique personnage.  Mais celui-ci se volatilisera comme par enchantement, et depuis ce jour-là, il ne se manifestera plus jamais au souk El Had...

 

Au fil des jours, et en faisant preuve d’une vigilance extrême à cause des gendarmes et des soldats qui sillonnent les artères du village, les agents de renseignements de Aissa El Boundaoui réussissent à recueillir une somme importante d’informations montrant bien que la population de Cap-Aokas est prête à répondre à l’appel de la Révolution.  Le moment propice choisi pour jeter la Révolution dans la rue est fixé au dimanche 15 juillet 1956.

 

Par le bouche à oreille, une partie de la population est invitée à prendre part à l’importante réunion qui se tiendra dans la mosquée Sidi Aïssa sise au douar Ait-Aïssa au lieudit Boutaala.

 

 Au crépuscule, après la prière du Maghreb, le petit édifice religieux accueille un grand nombre d’habitants adultes, jeunes et moins jeunes.  En entrant dans la mosquée, les visiteurs découvrent simultanément deux faits à la fois singuliers et surprenants : le groupe de Moudjahidine armés parmi lesquels on reconnaît d’emblée le chef, à la distinction de son allure qui force le respect, et un homme, un voisin, assis dans un coin de la grande salle, les poignets ligotés derrière le dos.

 

Revêtu d’une tenue impeccable d’officier allemand, Si Aïssa El Boundaoui prend la parole en langue berbère avec une tranquille assurance :

 

« Chers frères, l’heure est enfin venue pour le peuple algérien de se libérer du joug colonial et de recouvrer sa dignité et sa fierté.  L’union fait la force.  La Révolution compte sur chaque Algérienne et chaque Algérien pour réaliser ses aspirations légitimes.  Comme notre cause est juste, Dieu ne nous abandonnera pas.  Ce soir même, nous vous donnerons tous les éléments d’appréciation sur l’organisation Révolutionnaire.  Vive la Révolution !  Vive l’Algérie !  »

 

Ensuite, le chef militaire demande des volontaires pour composer deux groupes de douze Moussebline[3] affectés respectivement aux lieudits El Ansar et Boutaala.  Lagha Abdellah est désigné comme responsable de la zone avec un adjoint, Saïd Ouyahia. 

 

Après avoir dressé la liste des Moussebline, Si Aïssa El Boundaoui va défaire les liens du captif et, devant l’assistance interloquée, annonce sa nomination en qualité de trésorier chargé de collecter la contribution financière de la population pour la Révolution.  Quel est le but de cette mise en scène ?  Peut-être le chef voulait-il marquer d’emblée les esprits en suscitant un sentiment d’appréhension, avant de montrer par la suite que la Révolution a confiance en ses enfants même si ceux-ci ont pu faire quelque écart de conduite ?  En tout cas, le coup de théâtre a bel et bien produit l’effet escompté.

 

Après cela, Si Aïssa El Boundaoui souligne une nouvelle fois le rôle du Moussebel en s’étendant longuement avant de conclure par ces mots : 

 

« Vous représentez les yeux et les oreilles de l’organisation Révolutionnaire.  L’espoir de la Révolution s’incarne en vous.  Votre courage et votre sacrifice seront déterminants dans la suite de la lutte pour la liberté et l’indépendance de notre pays.  Allah Ouakbar !  Tahia Eldjazaïr !  »


Compagnons d'armes

Depuis cette date historique, les populations des douars précités de la commune mixte de Oued Marsa, sans repos ni trêve, sans repos ni cesse, poursuivirent le harcèlement de l’ennemi et entreprirent des actions d’éclat jusqu’à la déclaration du cessez-le-feu le 19 mars 1962, et la proclamation de l’indépendance le   03 juillet 1962, célébrée deux jours après, le 05 juillet. 

 

Le sacrifice des glorieux martyrs de la liberté et de la résistance tombés au champ d’honneur n’a pas été vain.  Leurs noms attribués aux édifices publics, aux rues, aux écoles et autres institutions sont à jamais immortalisés dans le souvenir des hommes. 

 

Le Chahid Si Aïssa El Boundaoui fut de ceux-là...


Khaled Lemnouer



[1] Aït M’Hand, Aït Ouaret Ouali et Aït Bouissi.

[2] Souk du dimanche dont la place s’appellera par contraction El Had.

[3] Partisans de la Révolution ne faisant pas partie des troupes régulières.

 Singulier : Moussebel. 

Groupe des moussebline : Djabri Abdellah, Djabri Laïd, Guemat Ali, Hamadi Arezki, Hamadi Hocine, Aïdoune Smaïl, Aïdali Abdelhamid, Bouslah Ahmed, Yalaoui Essaïd, Tahir Akli, Lahlouh Kaci, Kaidi Saadi.

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